Ces montagnes ont été parcourues par des troupeaux et les personnes qui les conduisaient, par des marchandises de contrebande et, en 1938, par des prisonniers évadés du fort d’Ezkaba qui tentaient de rejoindre la France.
Cet itinéraire suit certains de ces chemins et permet de lire différentes façons de vivre une frontière : l’utiliser pour gagner sa vie, tenter de la déjouer, la surveiller, la fortifier ou chercher, de l’autre côté, un espoir de liberté.
La contrebande occupe une place importante dans ce récit : dans les années de pénurie, elle a représenté, pour une bonne partie de la jeunesse du Valle de Erro, une alternative à des emplois très mal rémunérés. La nuit, le gau lana — le travail nocturne — mettait en mouvement des personnes, des colis et tout un réseau de chemins et de relais.
Distance
10,4 km
Durée
≈ 5h (avec arrêts)
Dénivelé
425 m
Difficulté
Moyenne
Avant de partir sur le terrain, entrez dans le Centre d’interprétation de Sorogain. Le CIS a été conçu comme porte d’entrée du site de Sorogain et point de départ de ses itinéraires thématiques.
Son parcours propose trois clés de lecture pour comprendre Sorogain — Nature, Empreinte humaine et Territoire frontière — et les relie à des contenus numériques accessibles sur le site internet.
Son fonctionnement automatisé permet une visite en autonomie, puis de prolonger l’expérience à l’extérieur. Le Centre s’inscrit dans les actions du Plan de durabilité touristique de la destination Pyrénées de Navarre, financé par les fonds NextGenerationEU.
À côté du CIS, l’Auberge de Sorogain propose un hébergement ainsi qu’un service de bar-restaurant. Avant de vous mettre en route, téléchargez la trace GPX : la couverture mobile peut être irrégulière dans certains secteurs de Sorogain.
Portez des vêtements et des chaussures adaptés à la randonnée et consultez les prévisions météorologiques avant de partir. Respectez les propriétés privées et le bétail, tenez votre chien en laisse et laissez toujours les barrières pastorales comme vous les avez trouvées. En cas d’urgence, appelez le 112.
Sur cet itinéraire, nous quittons le Centre pour suivre, sur le terrain, les chemins d’une frontière vécue : commerce clandestin, surveillance, guerre, mémoire et relations entre les deux versants.
Bien qu’il n’en reste aujourd’hui presque aucun vestige, Casa Pablo se trouvait ici. Elle nous rappelle que Sorogain n’a pas toujours été un simple lieu de passage
Il y a quelques décennies encore, des familles y vivaient de façon permanente, liées au bétail, à la forêt et aux pâturages. La maison historique ne doit pas être confondue avec l’actuelle auberge, bien que certaines cartes de montagne anciennes aient également utilisé ce nom pour désigner Sorogaingo Etxea.
Vivre ici, c’était connaître les rythmes de la montagne, les voies de communication et les chemins vers les deux côtés de la frontière. Le même territoire servait à travailler, à se déplacer, à surveiller et, à certains moments, à transporter des marchandises clandestines.
Maisons, bordas (cabanes de montagne) et chemins permettent ainsi de reconstituer un mode de vie dans lequel la frontière n’était pas quelque chose de lointain : elle faisait partie du paysage quotidien.
Des chemins utilisés pour la contrebande entre la France et le Valle de Erro traversaient autrefois ce secteur. Dans les années cinquante, cette activité a fini par procurer des revenus importants à de nombreux jeunes de la vallée.
Parmi les marchandises les plus citées figurent le galon de dentelle (puntilla) et le nylon. Les colis pouvaient peser plusieurs dizaines de kilos et étaient portés sur le dos, retenus par des cordes reposant sur le kopetako, une protection placée sur le front.
Le trajet était long et s’organisait par relais : un groupe récupérait la charge, marchait pendant des heures et la remettait au suivant. La marchandise poursuivait ensuite sa route vers des villages de la vallée et, dans certains cas, vers des destinations industrielles plus lointaines. C’était le gau lana : littéralement, «travail nocturne».
Derrière ces trajets fonctionnait aussi tout un réseau de maisons et de familles qui surveillaient, prévenaient et rendaient les trajets possibles.
⚲ Voir l’emplacement sur la carte
Les témoignages locaux évoquent des équipes, des relais et des personnes qui connaissaient bien les horaires et les postes de surveillance. La connaissance de la montagne faisait partie du travail : il fallait savoir par où marcher de nuit, où remettre la charge et comment réagir en présence de gardes. Les itinéraires pouvaient s’étendre sur de nombreux kilomètres au sud de la vallée.
La contrebande fonctionnait comme un réseau familial et de voisinage dans lequel les femmes assumaient des tâches essentielles, souvent moins visibles. La mémoire locale rappelle que, depuis les maisons, elles surveillaient les mouvements des gardes, transmettaient des avertissements par des signaux ou par l’intermédiaire des « txikis » — les plus jeunes enfants de la maison —, pouvaient cacher temporairement des personnes ou des marchandises et occuper les gardes pour gagner du temps. La contrebande traversait ainsi la vie domestique et exigeait la participation de toute la famille, chaque personne selon le rôle qu’elle pouvait assumer.
Dans le récit du CIS, Josefa raconte qu’elle signalait l’arrivée des gardes en accrochant un drap blanc à la fenêtre. Une fois, alors que son mari ne pouvait pas faire le trajet, elle est sortie de nuit, a rejoint le point convenu, a récupéré un colis caché près d’un dolmen et l’a porté sur son dos.
D’autres témoignages recueillis en Navarre et dans le Valle de Erro, sans lien nécessaire avec ce chemin précis, montrent aussi le petit estraperlo (marché noir) familial lié aux années de pénurie. Palmira Erro Urkullu se souvenait avoir, avec sa sœur, transporté de la farine sur les épaules, profitant des relèves de garde et cherchant des itinéraires évitant les contrôles ; dans ses souvenirs apparaissent des produits de base comme la farine, le pain et le café. Mettre en lumière ces rôles et ces expériences permet de mieux comprendre le fonctionnement des réseaux de contrebande et complète un récit longtemps centré presque exclusivement sur les porteurs masculins.
Il fallait déjouer la surveillance des forces chargées de la frontière : les carabineros (gardes-frontières) à des époques antérieures, puis la Guardia Civil. On préférait pour cela les nuits sans lune, dans l’obscurité la plus complète, ce qui exigeait de connaître la montagne comme sa poche.
Les témoignages locaux mentionnent des postes de la Guardia Civil et d’anciennes cabanes de carabineros, ainsi que des stratégies pour détecter ou éviter les contrôles. Certains souvenirs évoquent aussi des accords ou des paiements informels.
La contrebande pouvait procurer des revenus supérieurs à ceux des emplois habituels de la vallée, mais elle comportait des risques. La documentation locale conserve la trace d’épisodes de violence, comme celui de Jesús Beaumont, blessé par balle au cours d’un trajet, ainsi que la mort de Juan Villanueva en 1958 et celle de Nicolás Ibarra en 1959.
Ces histoires permettent d’éviter une vision romantique du gau lana : aux longues nuits et aux lourdes charges pouvaient s’ajouter saisies, poursuites et, dans des cas exceptionnels, conséquences mortelles.
Le 22 mai 1938, 795 prisonniers se sont évadés du fort de San Cristóbal, à Ezkaba, dans l’intention de rejoindre la France.
La traque fut immédiate et extrêmement violente : des centaines de personnes furent arrêtées et 206 furent assassinées dans les montagnes ; seules trois parvinrent à atteindre la France.
Le GR 225 retrace aujourd’hui, à partir de l’itinéraire de l’un des évadés, le chemin entre le fort et Urepel. À Beraskoain, notre itinéraire entre dans ce corridor de mémoire.
Jusqu’ici, nous avons suivi des histoires de marchandises franchissant clandestinement la frontière ; en 1938, ces montagnes furent traversées par des personnes pour qui atteindre l’autre côté signifiait survivre et retrouver la liberté.
⚲ Voir l’emplacement sur la carte
La traque a touché différents lieux du Valle de Erro. La mémoire locale conserve des témoignages et des documents liés, entre autres, à Lintzoain. En 2017, des travaux d’exhumation y ont été menés en lien avec des victimes de l’évasion.
Après la guerre civile, la frontière pyrénéenne a pris une signification très différente. Le régime franquiste a lancé la construction d’un vaste réseau de positions défensives face à une éventuelle invasion venue de France. C’est le système habituellement connu sous le nom de Ligne P : bunkers, nids de mitrailleuse et autres fortifications répartis le long des Pyrénées. Ces défenses n’ont jamais eu à remplir la fonction militaire pour laquelle elles avaient été construites, mais elles ont laissé une trace physique encore reconnaissable dans la montagne.
Le tracé de cet itinéraire longe l’un de ces éléments avant d’atteindre Mendiaundi. La frontière que les personnes liées à la contrebande cherchaient à franchir sans être vues apparaissait aussi, dans une autre logique, comme une ligne que l’État entendait surveiller et défendre militairement.
Mendiaundi offre une pause dans un itinéraire chargé d’histoires. Depuis la crête, le relief aide à comprendre ce que les cartes simplifient : la frontière traverse une succession de montagnes, de cols et de ravins qui, pendant des siècles, ont conditionné les déplacements des personnes et du bétail.
Pour les personnes liées à la contrebande et pour celles en fuite, bien connaître ce terrain pouvait être décisif ; pour celles qui surveillaient la muga, contrôler les passages était tout aussi important.
La vue permet aussi de revenir à une idée que l’on retrouve dans tout Sorogain : une même montagne peut être à la fois pâturage, chemin, limite administrative, refuge et lieu de mémoire. Ici, le paysage n’accompagne pas seulement le récit ; il en fait partie.
Longtemps avant les frontières actuelles, ce col était déjà un lieu important dans le paysage. Les mégalithes apparaissent fréquemment aux cols, promontoires, lignes de partage des eaux, carrefours et points de passage, des lieux à partir desquels le territoire s’organise et se parcourt.
Arbilleta en est un exemple : une concentration significative de vestiges archéologiques y a été documentée — cromlechs, alignements de pierres et fonds de cabane. Une grande partie de la recherche archéologique considère que certains de ces mégalithes, outre leur fonction funéraire, ont pu servir de marqueurs territoriaux et d’éléments de cohésion communautaire. En ce sens, Arbilleta rappelle que les cols de montagne avaient déjà une valeur sociale et territoriale bien avant les frontières modernes.
N’oubliez pas de profiter des vues exceptionnelles : comme le dit la famille de Casa Pablo dans la vidéo Territorio Frontera projetée lors de la visite du CIS, depuis ce balcon on aperçoit tout le Valle de Erro.
Le retour au CIS referme un itinéraire qui a exploré différentes façons de comprendre la frontière.
Nous avons suivi des chemins de contrebande, de mémoire domestique, de persécution, de fortification et de passage vers la France. Aucune de ces histoires ne peut s’expliquer sans le territoire : les cols, les forêts et les sentiers déterminaient par où l’on pouvait circuler et quels risques chaque personne assumait.
De retour au CIS, le paysage qui semblait vide au départ apparaît désormais plein de liens et de souvenirs. C’est la logique de Sorogain Territorio Museo : utiliser le Centre comme porte d’entrée et l’itinéraire comme une manière de lire, sur le terrain, ce que l’histoire a laissé sur ces chemins.
Planifiez votre visite de l’exposition et découvrez l’histoire, le paysage et la mémoire de Sorogain.
